Entretien avec l’Agenda du Dessin Contemporain

Par Anne-Cécile Guitard


Daphné Nan LE SERGENT

Née en 1975 à Séoul, Corée Sud, de nationalité française, Daphné Nan LE SERGENT vit et travaille à Paris. Maître de conférences à l’université Paris 8, elle mène des recherches artistiques et théoriques autour de la notion de schize et de frontière. Ce travail l’a conduite à réfléchir sur la question de l’agencement et du dispositif dans la création artistique contemporaine, présenté dans un ouvrage L’image-charnière ou le récit d’un regard (Paris, L’Harmattan, Ars, 2009).

Dans le cadre de son actualité, l’ADC a souhaité la rencontrer.

Daphné Le Sergent - On the Yalu River - courtesy Galerie Metropolis

 

ADC : Représentée par la Galerie Metropolis, à Paris, tu vas présenter au Salon Drawing Now une nouvelle série de photographies-dessins portant sur la Corée du Nord. Née en Corée, éduquée en France, ton travail très engagé te permet-il d’exorciser une douleur, un manque? Que représente pour toi la Corée aujourd’hui?

En fait il y a deux séries présentées par la Galerie Metropolis à Drawing Now.

L’une d’elles s’intitule « On the Yalu River ». Il s’agit de photographies-dessins installés dans des cartons avec des céramiques blanches. Les images ont été prises par mes soins à la frontière entre la Chine et la Corée du Nord, prés de la ville de Dandong. On y voit des scène des la vie quotidienne, des coréens du nord, dont les silhouettes semblent appartenir à un temps autre, tant le pays s’est extrait de tous les courants de la mondialisation.

J’ai retravaillé ces images : dans un premier temps pour obtenir un négatif au grain très apparent puis dans un deuxième temps en préparant le support du tirage avec une solution de poudre de graphite dilué. Le dessin, qui vient sur ces images, cherche à accentuer l’irréalité de ces scènes, à les éloigner de toute présence photographique, comme si les formes que nous avions sous les yeux n’avaient plus d’ancrage dans la réalité passée. En effet, hormis les images officielles diffusées par le gouvernement, le regard occidental a peu accès à ce type d’informations. La Corée du Nord nous apparaît alors comme lointaine.

Mais néanmoins la matière du graphite ainsi que les traits de crayon créent une chatoyance des surfaces, une sorte de pelage soyeux qui cherche à faire vibrer l’image dans l’espace présent du spectateur, à l’affirmer dans une proximité, quelque chose dont il semble possible de se saisir immédiatement. Les céramiques (des empreintes en creux de ma main) viennent renforcer cet aspect-là. La Corée du Nord nous est si lointaine qu’elle devient un objet de fantasme, un objet pour nos fantasmes loin certainement de sa réalité.

Proche et lointaine…c’est ainsi aussi que m’apparaît la Corée dans mon statut d’adoptée. Ce que j’essaye de montrer dans mon travail, outre un intérêt pour les choses en tant que telles (qu’il s’agisse de la Corée du Nord ou des migrants), ce ne sont pas tant véritablement ces choses mais le rapport des individus aux choses. Par exemple, je ne m’intéresse pas seulement à la question de la frontière qu’aux rapports que les individus entretiennent avec cette frontière, aux marques qu’elle laisse en eux.

Pour répondre à ta question, le mystère que représentait la Corée dans mon enfance s’est volatilisé depuis longtemps puisque j’y suis allée à de nombreuses reprises, ce qui m’a permis de comprendre un peu mieux sa culture, ses mœurs, d’imaginer même la vie qui aurait pu être la mienne si j’y étais restée puisque j’ai eu la chance de renouer des liens forts avec ma famille coréenne biologique. Point de manque donc mais un chemin long et sinueux !

Imaginez que vous vous sentiez appartenir à une culture tout au long de votre vie et qu’à un moment, vous soyez projetés dans une autre culture dont vous sentez qu’elle est d’une autre façon aussi un peu la votre. C’est très curieux. Quand j’étais enfant, au lieu de m’intéresser aux arbres généalogiques de ma famille française – d’adoption et de cœur-, j’ai toujours été passionnée par la paléontologie… par l’origine de l’homme, ne sachant pas où situer ma propre origine. Ceci est une question universelle, que tout le monde se pose, mais j’ai du vivre avec de façon intime. L’origine des choses et la nature que nous croyons être de ces choses se confondent souvent dans les esprits. Mon travail me permet de développer un espace où j’explore certains aspects de ces questionnements-là.

ADC : Photographies, vidéos, installations… Quelle est la place du dessin dans ta pratique? Par ailleurs tu as publié un article parlant de la question du dessin au cinéma, « La corde, pour un dessin filmique », paru dans la revue Entrelacs : http://entrelacs.revues.org/477?lang=en

Peux-tu nous parler de tes axes de recherche?

En effet, ma pratique ne se limite pas à un médium. J’ai toujours oscillé entre différentes expérimentations plutôt que de développer une technique spécifique et poussée dans un domaine. Le champ que j’essaye d’explorer est celui que j’appelle « pré-médium ». Il me semble que l’espace sensible de chacun soit un « lieu » où se polarisent lignes, masses, tâches, une sorte d’organisation spatiale des tonalités affectives issues de notre rencontre permanente avec le réel. Finalement photographie, installation, vidéo, dessin convoquent – certes de manière différente – toujours une image qui se construit en filigranes sur cette organisation-là. Un film, avant d’être par exemple l’histoire d’une femme qui monte dans une voiture pour courir à sa perte, est avant tout la ligne dynamique tracée par son corps de gauche et droite puis qui se prolonge en un raccord mouvement par la ligne de la voiture qui démarre. Mais cela, je ne l’invente pas ! Maurice Denis dans sa célèbre phrase « se rappeler qu’un tableau avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordres assemblées. » avait déjà posé le problème. Mais l’axe proposé par mes recherches n’a rien de celui qu’ a emprunté le modernisme. Je cherche à comprendre l’image dans les sensations qu’elle nous communique parfois. La ligne du mouvement de la femme puis de la voiture implique une sensation de sortie d’un espace-temps, de sortie du cadre. Eisenstein avait travaillé le Cuirassé Potemkine dans ce sens-là, au gré de croquis et de dessins : la scène finale des escaliers se construit sur l’opposition forte de la ligne descendante et mécanique de l’armée et celle déréglée de la foule. La question que j’essaye de me poser est celle-ci : dans quelles mesures les sensations que nous livrent les images des artistes ou celles de la société actuelle nous parlent-elles de nos habitudes corporelles, de nos « techniques du corps » aurait dit Marcel Mauss ? Dans quelles mesures, par exemple, la déréalisation du point de vue que proposent beaucoup de blockbusters est-elle le témoin de notre rapport à notre propre moi ? L’entreprise est vaste et j’avoue que je ne suis qu’au début, je ne prétends pas pouvoir apporter une réponse pour l’instant, voire même un jour… mais je travaille à un projet d’ouvrage dans ce sens-là.

Daphné Le Sergent - D'aussi loin que je tu, il peut voir - courtesy Galerie Metropolis

 

ADC : Tu utilises la photographie comme support d’expression graphique. En redessinant sur ces tirages, est-ce que tu souhaites te réapproprier l’histoire politique et culturelle d’un pays, sa mémoire collective, ou bien au contraire explorer de nouveaux territoires narratifs? Parlerais-tu d’effacement par le trait, ou de rehaut?

Au début, le projet était simple, retravailler la photographie noir et blanc par le dessin pour créer une forme d’émerveillement dans l’image. Peu à peu je me suis rendue compte que les formes photographiques initiales s’estompaient, ne disaient plus rien de leur histoire ou de leur origine… La transformation par le dessin les faisait basculer dans autre chose, dans quelque chose proche de ce pré-médium que j’ai évoqué plus haut. De photographies comme traces indicielles, ces images m’apparaissaient comme des empreintes, comme si la réalité passée avait laissé des marques, des configurations spécifiques sur une tablette de cire.

Daphné Le Sergent - Leviathan - courtesy Galerie Metropolis

 

ADC : Tu interviens dans le prochain numéro de la revue critique sur le dessin contemporain, Roven (n°11). Peux-tu nous en dire un peu plus?

Les dessins présentés dans Roven renvoient à deux séries : Léviathan et Chopper. Bref, d’un côté des monstres issus d’un re-travail photographique et dessiné d’images d’ossements, de l’autre des pierres, les chopper étant des silex très sommaires issus du choc violent de deux pierres. Mes recherches sur la question des sensations m’avaient amenée cet été à me pencher sur le sublime de Burke et sur le romantisme noir. J’ai, du coup, proposé à l’équipe éditoriale de Roven ces dessins… qui ont subi l’influence de cette fascination je crois. Mais dans un cadre plus large, ces deux séries répondent à deux mouvements différents que j’appelle « emprise » et « empreinte ». L’empreinte, comme je l’ai évoqué plus haut en répondant à ta question, est la marque que laisse le réel en nous, l’espace extérieur venant « mordre » sur l’espace intérieur. L’emprise, est la capacité que nous avons d’agir sur ce réel, à faire en sorte que l’espace intérieur vienne influer sur l’espace extérieur. A chaque moment, il s’opère un mouvement constant de notre schize, de cette frontière mouvante entre extérieur et intérieur. Il me semble que les œuvres se nourrissent de la vibration quasi musicale de cette ligne. Pour en revenir aux dessins, les chopper semblent s’avancer dans l’espace de la feuille et proposer une emprise au regard du spectateur, comme si ce dernier pouvait les « attraper » du regard. Au contraire, les dessins Leviathan, semblent s’enfoncer, les limites des figures ne sont pas déterminées… Comme si l’empreinte laissée par une chose ou un événement pouvait ressembler étrangement à une autre empreinte.

Entretien mené par Anne-Cécile Guitard.

Visuel : On the Yalu River, détail, courtesy Galerie Metropolis

http://galeriemetropolis.com/artists/daphne-le-sergent/

http://www.drawingnowparis.com/

http://rovenrevue.blogspot.fr/