Schize et frontières

Par BAE Nan-Hee


Lorsque que j’ai vu pour la première fois le travail de Daphné Le Sergent, c’était à la galerie On à Séoul, elle y présentait un travail sur la frontière coréenne, et sur ce qu’elle désignait être un « split eye ». Au départ l’hétérogénéité des pièces, photographies-dessins, travail en volume et papier gaufré, vidéos ou même encore tirages sous diassec m’ont interrogé, ont interpellé l’absence notable de style ou de configuration personnelle que tout artiste engage dans un travail des matériaux et des images. Bien sur, dans un art contemporain où la pratique du ready-made constitue le fondement d’une syntaxe subjective, cette identification du « style » d’un auteur a été peu à peu remplacée par le discours critique, la démarche, l’intention. Mais il me semblait qu’il y avait ici quelque chose d’autre, une sorte de dispersion de l’unité du moi.
Je pressentais que le processus de travail avait si intimement mêlé l’artiste à son objet qu’à ce stade, les images s’étaient déployées comme force d’absorption puis d’éclatement. La fluidité du mouvement des vidéos me rappelait quelques préceptes de la peinture asiatique et de son souffle rythmique. Le travail apparaissait alors l’extériorité d’un monde intérieur animé d’une dynamique toute à la fois douce et violente.
J’ai depuis eu l’occasion d’échanger avec elle sur son travail. J’évoquais plus haut l’importance du discours dans l’œuvre contemporaine. Quel artiste aujourd’hui oserait s’en passer ? N’est-il pas l’agent actif qui fait circuler l’œuvre dans le réseau social de l’art ? Nulle œuvre ne saurait être vue sans le partage du mot. Nulle œuvre ne peut être reconnue sans l’action du verbe. Et ce que Daphné Le Sergent disait de la frontière, c’est qu’au-delà de sa réalité géographique et géopolitique, elle engage des scissions au sein de chaque individu qui l’expérimente. « My split Eye » est une vidéo tournée dans des observatoires militaires le long de la frontière. On y discerne des sud-coréens regardant longuement les paysages nord-coréens. «Ils regardent le paysage, rapporte l’artiste, mais ne le voient pas. » Ils ne voient pas les arbres, les étendues désertiques, les minuscules habitations en face d’eux mais ils projettent des histoires, des récits, des affects douloureux de séparation, tout un angle mort de notre histoire. Jacques Lacan parle d‘une schize de l’œil et du regard. A se fier à mon français approximatif quand, étudiante à Paris je découvrais avec curiosité les mécanismes de l’inconscient, il s’agit d’une séparation dans la perception même, quand par exemple, au réveil et au sortir d’un rêve quelques formes oniriques viennent à persister.
Oui c’était bien cela, la schize – les schizes intérieures – qui rendent illusoires toute unité du sujet. Nous sommes aujourd’hui pris dans de rets multiples, tirés par mille et une injonctions qui nous fracassent en autant de boites et de fragments. Injonctions sociales, économiques, politiques, relationnelles, identitaires. Injonctions dont le sujet performant devient le modèle. Peut-être revenait-il à un philosophe d’origine coréenne Byung-Chul Han, d’en décrire les revers. Car je pense tout particulièrement à la course effrénée à la réussite de nos écoles et à celle – ultime – de notre peuple suite à la guerre de Corée et à l’emprise de la frontière entre le Nord et le Sud.
Nous avons du nous faire adopter par le système capitaliste, occidental, au même titre que j’ai trouvé de multiples schizes, supposons-le, dans le travail de Daphné Le Sergent née en Corée et adoptée en France. En effet, ses images sont en proie à une division : dualité de texture entre photographie et dessin, entre flou et net, entre image et objet, ou encore jeu de diptyques. L’image apparaît telle une cartographie d’un monde divisé, d’un moi divisé, dans un rapport de forces qui ne sont pas la représentation symbolique des puissances en place mais dans l’incessant mouvement d’une tension. La schize est une ligne presque musicale qui ne cesse d’osciller, d’apparaître puis de disparaître selon la distance que le spectateur entretient avec l’œuvre. Eloignée elle apparaît évidente comme un trait ou encore se dissout dans la composition générale ; proche, elle devient saillie ou charnière entre les différents éléments en place.
Plus je m’approchais de son travail, plus j’y percevais l’enjeu d’une coupure sensorielle, d’une mise en vibration de sensations de nature opposées. Lors de mon dernier passage à Paris, elle m’expliqua le contenu de son projet à venir : la mise en relation du mythe du déluge et de l’infobésité, surcharge pondérale d’informations dans notre quotidien. En rapprochant le mythe d’une pluie diluvienne et le récit biblique, il y avait quelque part le secret et ambitieux dessein de pointer une possible origine ou une impossible unité. Comme si l’effort anthropologique était la recherche d’une racine commune à l’occident et à l’orient, comme si nous pouvions déplier dans les images la cartographie de la condition humaine. Imaginez que, dans la donne sensible, on puisse y déceler une mémoire passée, une histoire effacée. L’image artistique serait ainsi ce qui nous emporte dans cette aventure sans toutefois qu’aucune clé n’ait jamais été détenue.

 

 


 

Schize & borders

By BAE Nan-Hee


The first time I saw Daphné Le Sergent’s work at Gallery ON, Seoul, where she was showing a work about korean border which she called a « split eye ». At first glance, I was challenged by the heterogeneity of the pièces. Photo-drawing, installations, embossed paper, videos or even digital diasec prints, posed the question of the absence of a personal style which you would expect to find in the work of any artist working with materials and images. Of course, in contemporary art, where « ready-made » work forms the basis of a subjective syntax, this identification of « style » of an author has been partially replaced by the critical  discourse, approach, intention. But here it seemed to me that there was someting else, a kind of dispersion of the unity of the self.
I felt that the artist had become so intimately entangled with her artwork at this stage, the images seemed to be bursting with her ideas. The fluidity  movement of videos reminded me of some precepts of traditional Asian painting as rhythmic breath. As a result, the work appears to be the externality of a vibrant inner world which is at once gentle and violent.
Since then I have had the opportunity to talk with her about her work. Earlier I mentioned the importance of discourse in contemporary art. Which artist would dare today to deny it ? Is it not the active agent which makes the art work circulate in the social network of art? No work could be seen spreading the word of the word. No work could be understood without words.
And what Daphné Le Sergent says about the border is that it goes beyond its geographical and geopolitical reality, it causes splits in each individual who experiences it. « My split Eye » is a video shot in military observatories along the border. You can see South Korean people watching the North Korean landscapes closely. « They look at the landscape », the artist said « but they don’t see it. » They don’t see the trees, the deserted fields, tiny houses in front of them but they project stories, narratives, painful emotions of separation, like a blind spot in our history. Jacques Lacan describes a schize of the eye and the gaze. When I was a student in Paris I discovered with curiosity the mechanisms of the unconsciousness, the schize is a separation in perception itself, when, for example, you wake up and a few dream pictures and forms persist in your vision.
Internal schizes make any unity of the subject illusory. We are now caught in multiple nets, pulled by a thousand injunctions that smashed us into many boxes and fragments. Social, economic, political, relational, identity injunctions. Injunctions that the subject perform according to a model. Perhaps it falls to Korean-born philosopher Han Byung-Chul to describe the other side of this coin. I am thinking especially of to the crazy race for success in our schools and ultimately the sucess of our people after the Korean War and the influence of the border beteween North and South. We have to integrate into the  Western capitalist system which has caused multiple schizes in us just as there seemed to be, let me suppose, in the work of Daphne Le Sergent born in Korea and adopted in France.
Her pictures are plagued by division: duality of textures between photography and drawing, between blurred and sharp, between image and object, or diptych compositions. The image seems like a map of a divided world, a divided self in a relationship of forces, that is not the symbolic representation of the powers in place but of the ceaseless motion of tension.
The schize appears to be nearly a musical line that continues to oscillate, to appear then disappear depending on the distance that the viewer is from the work. From far away, it appears obvious as a line or sometimes dissolves in the overall composition; from closer, it becomes salient or a hinge between the various elements in place.
The closer I got to her work, the more I perceived that a sensory disconnect was at stake, a vibrating tension between sensations of opposing nature. During my last visit to Paris, she explained the content of her upcoming project to me: linking the flood myth and Infobesity, information overload in everyday life. By linking her project to the Biblical diluvian myth, she seems to aim ambitiously for a possible origin, or an impossible unity. As if the anthropological endeavor was finding a common root to west and to the east, as if we could unfold pictures like a map of the human condition. Imagine you could find past memory or erased history in perception. The artistic image can carry us  into this adventure.

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